
En donnant naissance à un territoire urbain d’une échelle inédite, la croissance explosive de Berlin entre 1860 et 1910 a rendu en partie obsolètes les principes qui guidaient jusqu’alors l’urbanisme allemand. Crise massive du logement, recul spectaculaire des espaces naturels, pollution de l’air, multiplication des accidents de la rue : ces problèmes, pour la plupart sans précédent, sont à l’origine d’une double crise. Une crise d’opérationnalité, d’abord, pour tous ceux qui se donnent pour tâche de les résoudre, qu’il s’agisse des architectes et des urbanistes, des psychologues et des physiologues réunis sous la bannière de la « psychotechnique », ou encore des géographes et des médecins engagés dans le cinéma d’éducation populaire. Une crise d’adaptabilité, ensuite, pour tous ceux qui en éprouvent quotidiennement les effets : citadins de longue date comme néocitadins, souvent issus du monde rural. On soutiendra que l’acclimatation des citadins à l’environnement métropolitain procède d’un double mouvement. Par le haut, la nébuleuse réformatrice s’efforce, sous Weimar, de reconfigurer l’espace urbain au moyen de la technique moderne et d’ajuster ses aménagements aux aptitudes psychiques, sensorielles et psychomotrices des habitants. Par le bas, ceux-ci s’adaptent d’eux-mêmes, au fil d’apprentissages et de pratiques ordinaires qui tantôt prolongent, tantôt contournent les dispositifs conçus à leur intention. L’acclimatation à la très grande ville apparaît ainsi comme un processus dialectique, qui conjugue l’expertise de ceux qui aménagent Berlin et l’expérience de ceux qui l’habitent, l’intelligence programmée des lieux et l’intelligence spontanée des acteurs.
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